Les larmes de Marie MAdeleine

Les larmes de Marie Madeleine — sens spirituel et iconographie

Définition. Les larmes de Marie Madeleine

Les larmes de Marie Madeleine. Marie Madeleine a une façon bien à elle de toucher Jésus : ses larmes. J’aime à imaginer les différents moments où elle a pleuré car pour moi il ne s’agissait pas toujours de larmes de tristesse ou de contrition. Veux-tu me suivre dans ce voyage à travers les pleurs ?

 Le mot « pleur » vient d’une racine indo européenne «plak /plek/ battre, frapper», d’où « se frapper la poitrine de douleur, pleurer ». Il y  a donc une notion de bruit et de geste.  Le verbe latin «plorare » signifie « crier, hurler, se lamenter, pleurer. » 

  Le mot  « larme » vient du latin « lacrima ». As-tu déjà bu du  Lacrima Christi, ce délicieux vin des pentes du Vésuve ?

En grec « dakru » s’apparente au sanskrit « asur » : torrent de larmes, comme dans l’expression » pleurer comme une Madeleine ».

 En hébreu, larme se dit « dimah », « le sang de l’œil » et, comme le mot « aïn » qui signifie l’œil peut aussi signifier la source, les larmes sont »le sang du cœur » : elles ouvrent le cœur fermé qui devient un  cœur liquide, capable d’aimer.

Les premiers pleurs

On ne nous dit pas dans les Évangiles quand Marie-Madeleine a pleuré la première fois en rencontrant le Christ. Alors j’imagine :

 Est-ce qu’elle assisté à son baptême ? A-t-elle été remplie d’une émotion si intense que les larmes l’ont submergée quand elle a entendu cette voix venue du ciel dire : » Celui-ci est mon fils bien-aimé » ?

 Est-ce un jour où, poussée par la curiosité, elle a voulu s’approcher de ce rabbin dont on parlait tant, ce jeune rabbin charismatique ? Elle se mêle à une foule compacte et voit hommes, femmes, enfants qui tentent de le toucher.  Elle aussi, elle a envie de le toucher, de s’approcher de la lumière qui émane de lui et de s’imprégner de cette lumière à travers son vêtement, mais tout d’un coup, ça lui tombe dessus sans prévenir, elle s’arrête et sent que ce n’est pas le moment pour elle. Quelque chose la retient, elle ne sait quoi. La foule continue à avancer et elle réalise qu’elle est maintenant beaucoup trop loin pour tenter de le toucher. Et là elle se met à pleurer et s’autorise à laisser s’exprimer sa fragilité.

Est-ce le jour ou le Christ la délivre de sept démons ? Pleurs de gratitude, joie de se sentir libre, capable de mener une vie nouvelle, différente de la vie agitée et superficielle qu’elle menait jusque-là et qui lui semble tout à coup bien vaine ?

Pleurs qui expriment mieux que les paroles, sa reconnaissance infinie pour celui qui l’a vue telle qu’elle est vraiment au fond d’elle-même et permet à la nouvelle Marie-Madeleine d’éclore.

Pleurs sur les pieds du Christ

Alors quand elle apprend que Jésus dîne chez Simon, elle qui s’apprêtait sans doute pour une soirée avec des amis, elle laisse tout tomber et, tu  connais bien la scène, elle entre sans prévenir chez Simon, se jette aux pieds de Jésus, lui arrose les pieds de ses larmes et les essuie avec ses cheveux. Ses larmes lavent les pieds de Jésus et les nettoient de la poussière du chemin ; elles lavent aussi son propre cœur et le nettoient de la poussière de sa vie passée.  Ses larmes coulent, emportant avec elles toutes ses erreurs, tous ses manquements à la cible de l’amour, tout ce qu’on appellera ses péchés.

  Son cœur s’élargit, s’emplit d’amour ; elle sait alors qu’elle est prête à le servir jusqu’au bout ; elle comprend que sa vie prend une tournure différente ; elle comprend qu’elle ne le quittera plus. Pleurs de joie, pleurs de gratitude pour Celui qui la libère par son pardon de tous les attachements inutiles qui la plombaient et la condamnaient à une vie décentrée. Ses larmes l’allègent, telles   des étincelles de lumière qui se mêlent à l’or de sa chevelure et célèbrent la vie retrouvée dans toute sa plénitude, l’alliance retrouvée de l’âme avec le Créateur de tout.

 Elle pleure devant tout le monde, se laisse aller à des gestes inconsidérés. Et alors ? Peu lui importe le regard des autres. Elle est à son service.

  A travers ses yeux embués de larmes, elle ne voit que Lui. Les eaux venues du plus profond de la grotte de son cœur emportent avec elles les dernières écorces du mal, les dernières écorces de son mal-être et les font monter vers la lumière.

 Le Christ a-t-il pensé aux pleurs de la Madeleine lorsque le jeudi saint il a demandé à ses disciples de se laver les pieds et s’est lui-même fait serviteur ?    

Le repas chez Simon, Paul Véronèse, 1570, Château de Versailles

le repas chez Simon Paul Veronese 1570 PASCALE LEGER

Le repas chez Simon, Paul Véronèse, 1570, Château de Versailles

La scène se déroule dans le très riche décor d’un palais à colonnades. Deux tables sont dressées de chaque côté de la colonnade. Au milieu, encadrée par deux colonnes, un peu comme un tableau à l’intérieur du tableau, Marie-Madeleine à genoux pleurant sur les pieds du Christ. Un espace de calme au sein d’un repas festif, mondain et agité, Véronèse ayant transposé la scène dans la Venise de son époque, ce qui lui valut les foudres de l’Église qui jugea le tableau trop païen pour un épisode biblique.

J’y vois plutôt l’irruption du sacré au sein du quotidien de ces notables qui ne semblent pas tous intéressés par ce qui se passe. Quelques-uns regardent Jésus  qui désigne de la main  Marie Madeleine. La banderole que tiennent les angelots dans le ciel commente la scène, soulignant la joie qu’il y aura dans le ciel pour les pécheurs repentants. Véronèse a peint un autre tableau représentant la même scène mais où cette banderole et les angelots n’apparaissent pas. L’a-t-il ajouté ici pour rendre cette évocation mondaine plus chrétienne et satisfaire l’église ?

J’aime la délicatesse avec laquelle Marie-Madeleine tient la jambe de Jésus, comme quelque chose de vraiment précieux.

Pleurs lors de la halte du Christ à Béthanie ?

Marie Madeleine sent-elle des larmes lui monter à la gorge quand elle  entend sa sœur se plaindre à Jésus de son manque d’action ? «  Ma sœur ne lève pas le petit doigt pour m’aider et tu ne lui dis rien ! » La remarque de Marthe a-t-elle touché un point de vulnérabilité en elle ? Marthe serait-elle jalouse et préférerait-elle être assise elle aussi aux pieds de Jésus au lieu de s’affairer à préparer le repas ? 

 Je ne crois pas que Marie Madeleine aie envie de pleurer à ce moment-là. Elle est assise paisiblement aux pieds de Jésus qu’elle écoute, buvant ses paroles. Elle est tout entière plongée dans son écoute et c’est l’essentiel pour elle. Contrairement à Marthe, elle est unifiée et ne fait pas deux choses à la fois, préparer le repas et loucher sur sa sœur et Jésus… Mais peut-être après le départ de Jésus et de ses disciples, a-t-elle un échange avec sa sœur et à ce moment-là, peut-être que les larmes viennent quand elle fait part à Marthe de son incompréhension devant sa remarque. Elle aime tellement sa sœur que toute remarque, venant de sa sœur aînée, est difficile à entendre pour elle.

Marie-Madeleine est profondément émue car les deux sœurs vivent un moment de bascule : jusqu’ici, c’était Marthe, la sage Marthe qui réprimandait sa petite sœur à cause de sa vie dissolue, et là celle qui est sage, c’est Marie ! Les rôles sont presque inversés.

Pleurs de détresse : Lazare est mort

Marie Madeleine et les amis de Lazare pleurent leur ami mort. Quand elle aperçoit Jésus, Marie-Madeleine se jette à ses pieds en pleurant.  Jésus voit qu’elle pleure et en est profondément ému et troublé. Et ce qu’il y a de très beau, c’est que les pleurs de Marie-Madeleine vont se mêler aux pleurs de Jésus. En grec, il y a deux verbes pour dire pleurer et celui qui est employé là est vraiment un verbe qui veut dire mouiller de larmes, verser des larmes, donc quelque chose de physique. On voit Jésus à d’autres moments pleurer sur Jérusalem ou pleurer sur l’humanité, mais on ne sait pas si il déplore ou si il verse vraiment des larmes, alors que là ce sont vraiment des larmes physiques.   Souvent on dit que les larmes sont l’apanage des femmes et j’aime voir Jésus se laisser aller dans toute son humanité à pleurer et à exprimer sa tristesse car il est profondément touché par la douleur de Marthe et de Marie. Les larmes sont ici le signe de l’amour, amour de Marie pour son frère, amour de Jésus pour son ami et, à travers Lazare, pour l’humanité mortelle.

Du sang et des larmes, Hélène Mugot.

verre rouge et gouttes de cristal, 2004, musée des arts de Toulon, exposition « Marie Madeleine contemporaine »

Les larmes de Marie Madeleine se mêlent au gouttes de sang du crucifié, douleur et violence mêlées, impuissance et injustice mêlées. Les larmes de cristal tombent sur les larmes de verre rouge ; la lumière rejoint la matière. Marie Madeleine fond en larmes et se vide de toutes les larmes de son corps pendant que son maître bien aimé  donne sa vie et rend l’esprit. Chaque goutte a une couleur différente mais celles du bas sont moins colorées : les larmes alchimisées deviendraient-elles lumière ?

Pleurs à la croix

Marie Madeleine est à genoux au pied de la Croix, essayant d’enlacer les pieds de Jésus crucifié. Les larmes de Marie Madeleine se mêlent aux gouttes de sang qui coulent des pieds de Jésus. En hébreu, c’est encore plus parlant car les larmes « dima » sont proches du sang «dam ».  Ce ne sont plus les beaux pieds qu’elle essuyait avec ses cheveux mais des pieds torturés. Tout ce chemin parcouru pour finir par cet horrible supplice !

 Larmes de détresse. Le désespoir enserre Marie Madeleine qui suffoque et essaie de calmer le flot des larmes qui montent. Elle essaie mais ne parvient pas à se tenir droite comme Marie, la mère, qui souffre en silence, debout, digne dans sa souffrance.

Et le samedi Marie Madeleine pleure et pleure encore, oscillant entre le désespoir et un fragile espoir qui tremblote dans son cœur : ce n’est pas possible ! Il nous a annoncé à plusieurs reprises sa résurrection. Mais le noir envahit à nouveau son cœur qui pleure…

Pleurs au tombeau vide

Devant la disparition du corps de son bien aimé maître, Marie Madeleine est en pleurs. Dans le texte de l’évangéliste Jean, le verbe « pleurer » est employé quatre fois en quelques versets. Je l’imagine regardant le vide à travers un rideau de larmes. Sa vue en est troublée ? Non car ce qu’elle voit, ce sont deux anges qui l’interrogent sur la raison de ses pleurs. Ses larmes lui donnent accès à un niveau de conscience différent du niveau de conscience ordinaire, ce que Henri Corbin appelle « l’imaginal ». Elle contacte les plans angéliques car les larmes qu’elle a versées ont purifié son cœur et ont permis à la meilleure part d’elle -même de s’ouvrir.

 « Pourquoi pleures-tu ? lui demanda Jésus. Qui cherches-tu ? » (Jn20,15)

Est-ce par ce qu’elle est encore dans des larmes de détresse que Marie Madeleine ne reconnait pas Jésus et le prend pour un jardinier ? Quand elle entend Jésus l’appeler par son nom, j’imagine ses larmes cesser immédiatement car une joie immense envahit son cœur.

  Pour annoncer aux autre disciples la bonne nouvelle : « J’ai vu le Seigneur », les larmes n’ont plus leur place… ou alors des larmes de rire, de joie infinie.    

Pierre fait pleurer la Madeleine

Après l’ascension du Christ, les disciples sont désemparés et Marie Madeleine essaie de dissiper leur tristesse, de raviver leur foi parfois chancelante.

 Dans l’Évangile de Marie, Pierre attaque violemment Marie Madeleine, mettant en doute les paroles du Christ qu’elle leur rapporte. Elle sent la jalousie, l’hostilité de Pierre à son égard. Elle se met à pleurer et lui répond avec douceur pour ne pas ajouter de la violence à la violence.

 Ses larmes traduisent ici la douleur qu’elle éprouve à ne pas être crue alors qu’elle partage le message du Christ, à être traitée de menteuse ou d’affabulatrice, à être ramenée par Pierre à son statut de femme incapable de transmettre la Révélation, à ne pas être jugée digne de la confiance du Christ. Être humiliée devant tous, passe encore, mais la violence, non ! Sont gravées dans son cœur les paroles de Jésus : « Soyez doux et humbles de cœur. »

Madeleine venant annoncer à Pierre et à Jean la disparition du corps du ChristAlessandro Tiarini, vers 1630-1640, Beauvais, MUDO, musée de l’Oise

Madeleine venant annover a Pierre et a Jean la disparition du corps du Christ Allessandro Tiarini

Moment de stupeur que tu peux lire dans les yeux de Pierre et de Jean : Qu’est-ce qu’elle nous raconte ?  Est-elle folle, hallucinée ou pouvons -nous la croire ? Pierre a l’air grave, inquiet, le corps tendu vers la messagère ; Jean, plus en retrait, a l’air surtout surpris.  Marie Madeleine essuie ses larmes, encore bouleversée par ce qu’elle vient de vivre. Larmes qui traduisent quel sentiment ? Elle-même ne saurait le dire. Elle est encore sous le choc. 

 La tension de ce moment est rendue par la disposition des corps et le geste des mains de Marie Madeleine, une main essuyant les larmes, l’autre manifestant son désir de convaincre. La lumière met en valeur les mains, les visages si expressifs.

  Comment croire à l’incompréhensible ? Tu es témoin de l’annonce de Marie Madeleine, toi qui regardes cette toile. Comment réagis- tu à cette annonce ?

De la Palestine à la Sainte Baume

Marie Madeleine et ses compagnons pleurent dans la barque où ils ont été jetés, promis à une mort certaine. Le sel de leurs larmes se mêle à celui de la mer qui les porte vers ce rivage lointain, inconnu où ils vont arriver, la Camargue. Mais, comme elle l’a fait avec Pierre et les disciples, j’imagine plutôt Marie Madeleine debout à l’avant de la barque, stimulant les autres, les incitant à prier, à être dans la confiance. Ils le font sans doute à tour de rôle car le doute les frôle de temps en temps.

 Après avoir décidé de se retirer du monde, Marie Madeleine remonte le cours de l’Huveaune de Marseille jusqu’à la forêt de la Sainte Baume. Là elle découvre une forêt humide avec de nombreuses sources. La légende dit que ces sources ont été créées par les larmes de la Sainte…

 De nombreux artistes ont représenté Marie Madeleine pénitente, pleurant sur ses péchés. J’aime aussi à l’imaginer heureuse dans sa grotte et dans la forêt et si elle pleure, j’y vois aussi des pleurs de joie, de gratitude, de béatitude. Elle vit la vie à laquelle elle aspirait du fond de son cœur et, sept fois par jour, soulevée par les anges, rencontre son Maître bien-aimé au sommet de la montagne.

 Quand je regarde les gouttes d’eau qui suintent de la paroi de la grotte, je me dis que les larmes de Marie Madeleine sont toujours là. Elles nous aident à laisser notre cœur s’ouvrir, à oser exprimer notre sensibilité.

  Laissons couler toute la gamme de nos larmes, de la culpabilité à la joie la plus la plus profonde.

Marie Madeleine pénitente, Gerrit Van Honthorst, vers 1625, Collection particulière.

Marie Madeleine Penitente Garrit Van Honthorst PAscale leger

 

Des larmes sont visibles sur la joue gauche de Marie-Madeleine bien éclairée par la lumière qui traverse la pénombre et met en valeur le corps et le visage de la Sainte. Elle est vêtue d’un élégant drapé couleur or qui dénude son épaule et son sein gauches mais rien de sensuel dans cette représentation. Ce qui frappe, c’est surtout l’expressivité du visage tendu vers ce qu’elle regarde, un treillis sur lequel est fixé un crucifix ; du lierre grimpant y monte, symbole de fidélité. Un crâne et posé à côté d’elle, support de sa méditation sur la fugacité de la vie.

 

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