« Silence ! » « Faites silence. » « Restez en silence. » Te souviens-tu de ces injonctions entendues dans l’enfance qui nous font ressentir le silence comme un dictat, quelque chose de contraignant et de non naturel ? Pour peu que tu aies un caractère un peu rebelle, tu te mets à détester ce silence vide, pesant, que des adultes t’imposent.
T’ont-t-il fait pleurer ces mauvais silences de l’impossibilité du dialogue avec autrui, de l’incompréhension, du rejet ?
Connais-tu d’autres silences douloureux, surtout celui de la solitude non volontaire, de l’enfermement non désiré dans le mutisme ?
Dans notre monde si bruyant, si agité, si plein de paroles inutiles et ronronnantes, certains éprouvent le besoin de vivre des semaines de silence complet. Pour d’autres, surtout ceux qui vivent seuls tout le temps et ont peu d’amis avec qui échanger, c’est difficile, voire même insupportable. Tu as dû l’entendre, cette phrase : « Je suis là pour rencontrer d’autres personnes, pour rompre ma solitude habituelle. Je ne peux pas passer tous les repas sans un mot ! »
Oui, quelquefois on a besoin d’apprivoiser le silence peu à peu pour découvrir son côté lumineux, pour sentir que l’on peut communiquer avec autrui autrement que par la parole, pour éprouver que le silence est toujours là mais que nous l’obscurcissons avec nos bruits, nos mots, notre agitation, pour réaliser que la musique qui nous touche atteint aussi notre cœur par ses silences et que toute vraie parole sort du silence et retourne au silence.
Que recouvre ce mot ? Que nous disent les grandes traditions spirituelles du silence, ce janus à deux visages ?
Le mot silence vient du latin « silentium », absence de bruit. Le verbe de la même famille est « silere », être tranquille, se taire. On retrouve dans les langues européennes cette même racine « sel », repos, absence de mouvement. La forêt, silva en latin, est un lieu couvert, caché.
Le grec ancien n’a pas un seul mot mais trois qui parlent du silence et nous indiquent différentes nuances :
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- Sigè : silence, s’abstenir de parler
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- « siôpè » signifie le silence volontaire, le secret
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- « hèsuchia », le calme, la tranquillité, la paix intérieure et contemplative (d’où le mot hésychasme, pratique spirituelle mystique de l’orthodoxie).
Il y a donc deux mots différents pour le silence volontaire et le silence contemplatif.
« L’être humain ne s’épanouit pas seulement dans le faire. Avant toute chose, il est appelé à être : immobilité et silence nous y invitent. » Jean-Yves Leloup.
Il est paradoxal de parler avec des mots du silence… et ce texte, tu pourrais l’accompagner d’exercices pratiques… faits en silence.
Dans toutes les traditions spirituelles, le silence constitue un chemin privilégié vers l’unité de l’être, la paix intérieure et l’union avec le Divin, quelle que soit la forme qu’on lui donne.
Arrives-tu à être en silence, à calmer le flux de tes pensées, à goûter, en reprenant une image classique, le petit bout de ciel bleu entre les idées, nuages que suscite le mental, ce singe sautillant ?
Je t’emmène dans un voyage à travers différentes traditions. Suis-moi et vois si une ou l’autre approche, si l’un ou l’autre personnage évoqué ou si un poème peut t’inspirer. J’aime toutes ces traditions et je ne choisis pas l’une ou l’autre mais je t’offre ce qui est essentiel pour moi dans chacune d’entre elles et tend vers l’universel, au-delà de toutes les traditions.
Le langage de Dieu : silence dans l’Islam
Silence et solitude sont très importants dans la vie du Prophète. La tradition dit qu’il gardait toujours le silence après la prière du soir et qu’il cherchait à contrôler et préserver sa langue : « Celui qui croit en Allah, qu’il dise du bien ou se taise. » « Celui qui garde le silence est sauvé. »
Le silence se présente donc comme la sagesse suprême, la clé du salut et de l’accès au paradis.
Son ami et successeur, le calife Abou Bakr se mettait souvent, dit-on, une pierre dans la bouche pour s’empêcher de parler. Il cherchait ainsi à ne pas disperser son énergie spirituelle et à se connecter à Dieu. Bon exercice pour les bavards !
Les Soufis, dans leur approche mystique, soulignent les dangers de la parole : désir d’imposer ses idées, prétention, tendance à se distinguer des autres, volonté de supériorité. Te sens-tu concerné par un de ces défauts ?
Pour trouver le silence en eux, ils pratiquent le dhikr, l’invocation silencieuse qui leur permet d’évoquer Dieu dans le secret de leur cœur. Leur but est que l’ego puisse se dissoudre et que la présence de Dieu puisse se manifester tout entière dans le cœur.
Le silence est donc un instrument essentiel de l’inspiration, de la purification de l’âme et de la connaissance de Dieu.
« Lorsque le cœur est pur, la langue se tait. Le silence est le miroir dans lequel l’âme se purifie. » (Abû Madyan, XIIe siècle)
« Écoute le silence,
Il a tant à te dire.
Le cœur qui sait se taire
entend la voix de Dieu.
Les mots sont comme la poussière du chemin ;
Ils voilent la lumière s’ils ne sont pas lavés par l’âme.
Quand tu cesses de parler,
ce n’est pas le monde qui se tait,
c’est Dieu qui commence à parler en toi.
Le silence est la langue de Dieu,
tout le reste n’est qu’une pauvre traduction. »
Rumi (XIIIe siècle)
Il ajoute : « Le silence est la racine de tout… Si tu plonges dans son vide, cent voix retentiront avec les messages que tu désires entendre. »
Madeleine dans le désert, Eugène Delacroix, 1845, musée E Delacroix, Paris

Delacroix n’exalte pas ici la beauté féminine de Marie Madeleine comme tant d’autres peintres l’ont fait. Il ne peint que sa tête. Elle a les yeux clos et semble en extase. Regarde la lumière presque surnaturelle qui émane de son visage. Elle a compris que seuls le silence et la solitude peuvent lui permettre de rejoindre l’espace de son cœur où elle rencontre le Christ. Dieu parle au cœur quand il est ouvert.
Le langage du cœur : silence dans l’hindouisme
Le silence se dit en sanskrit « mauna » : état de non-pensée. Ce mot vient de « manas » signifiant le mental et « na » qui signifie non. Pas de perturbation due aux pensées, aux émotions, aux désirs, etc. Le « muni » est le sage, l’ermite, celui qui garde le silence.
Le silence concerne l’ensemble de l’être humain. J’aime cette approche globale de l’Inde qui prend en compte l’entièreté de l’homme.
Aimes-tu sentir ton corps calme, écouter ton souffle qui devient régulier, tes émotions qui s’apaisent ? Les postures et les exercices de souffle du yoga peuvent nous aider à accueillir dans notre corps une immobilité dont il n’est pas coutumier. C’est dans l’immobilité, dans un souffle apaisé que la plupart du temps on peut trouver la paix intérieure.
Tu essaies simplement quelques instants de t’allonger dans une position confortable et d’écouter ce que ton corps, ce que ta respiration ont à te dire sur ton état intérieur.
On distingue quatre étapes dans le silence :
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- « vak mauna » : s’abstenir de parler. On peut faire le vœu d’éviter les paroles inutiles et ainsi de conserver pure l’énergie en soi. C’est déjà un exercice difficile. Observe tes paroles au cours de la journée : quelles sont les paroles vraiment utiles ?
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- « mano mauna » : silence de l’activité mentale. Prends-tu un moment pour t’asseoir, ne rien faire et observer ce qui se passe à l’intérieur de toi ?
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- « karana mauna » : silence intérieur et extérieur, y compris le mental. Une étape supplémentaire. As-tu un endroit, chez toi ou à l’extérieur, que tu goûtes pour son calme, calme qui peut se communiquer à toi si tu te poses et te reposes ?
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- « kashtha mauna » (« le silence du bois ») : absence totale de paroles et de toute activité.
Pour les grands sages, tel Ramana Maharshi, le silence est l’éloquence suprême, « l’expression du principe divin non exprimable ». Il ajoute : « Le silence exprime l’Être absolu, inconditionnel que vous êtes en réalité. »
Chandra Swami a vécu pendant plus de 40 ans dans le silence total : « Je suis tombé amoureux du silence. L’amour ne connaît pas la raison. N’est-ce pas ? »
« Le silence est l’unique moyen de communiquer avec son vrai Soi qui est la source de toute paix et du véritable bonheur. Tout provient du silence et retourne au silence. »
Chandra Swami est un des êtres les plus joyeux, les plus souriants et les plus lumineux que j’ai rencontrés comme si le silence lui avait permis de retrouver en lui-même son âme d’enfant et une disponibilité totale aux autres.
« Où donc me chercheras-tu, ô serviteur ?
Je ne suis ni dans les temples, ni dans les mosquées, ni dans les rites, ni dans les prières.
Je suis là où le souffle se fait calme,
où le cœur se vide de lui-même.
Là, dans ce silence sans nom, je demeure.
Quand ton esprit se tait,
le chant commence.
Quand ton regard cesse de saisir,
la lumière se lève d’elle-même.
Ne parle plus de moi,
écoute seulement :
Je suis ce silence qui t’écoute. »
Kabîr (XVe siècle)
Jésus chez Marthe et Marie, Erasmus II Quellin, vers 1650, Valenciennes, musée des Beaux-Arts

Marthe s’affaire et parle, Marie Madeleine est assise tranquillement à côté de Jésus. Sa tête légèrement penchée repose sur sa main gauche, son bras replié, le coude posé sur son genou. Position bien confortable que tu peux essayer. Elle peut ainsi rester immobile longtemps, le regard fixé sur la bouche de Jésus et elle laisse ses paroles couler vers son cœur. Son silence accueille les paroles du Christ, cette nourriture dont elle ne saura plus se passer.
Le langage du monde : silence dans le bouddhisme
Sans le silence, y-a-t-il une vraie méditation ?
Comme les hindous, les bouddhistes insistent sur la valeur incommensurable du silence. Quand j’ai pratiqué vipassana, je suis restée plusieurs jours dans un silence total. On se sent plus léger, plus disponible aux autres, la tête toute dégagée, le cœur ouvert et disponible à l’accueil de la Présence.
Pour le zen, le silence est la condition la plus importante de l’éveil. Dans le zazen on s’assoit et on s’efforce de ne pas s’attacher aux pensées qui passent, aux bruits qui peuvent survenir. J’avais l’impression, en le pratiquant, de me détourner de mes sens extérieurs pour me retourner vers mes sens intérieurs, développer mon intuition et pouvoir être en silence au cœur de l’agitation du monde. Certains exercices de yoga nous conduisent vers cela. J’aime beaucoup retrouver dans des traditions différentes des pratiques comparables… Le silence s’expérimente, au-delà des concepts et des vocabulaires différents. Tu essaies ?
Tout un chemin pour parvenir au silence : silence des yeux, silence des oreilles et de la langue, silence du toucher, silence du corps. Tu seras conduit à une meilleure clarté du mental, à une plus grande connaissance de soi car tu pourras mieux percevoir tes émotions, tes pensées, tes désirs. Ton mental va s’apaiser et aller vers la vacuité, pur espace au-delà de la dualité et des apparences. Laisse-toi faire…
De nombreux maîtres répondaient aux questions de leurs disciples par le silence… Silence qui permet au disciple que la question se creuse en lui et qu’il trouve lui-même sa réponse au lieu de la recevoir comme un enseignement extérieur. Ne sois pas pressé d’avoir des réponses. Laisse la question chercher en toi sa réponse. Quelquefois elle vient sous forme d’un rêve ou d’une intuition un matin au réveil : « Je n’y avais jamais pensé. D’où ça vient ? » te diras-tu alors.
Milarepa, ce grand sage tibétain disait : « Je n’ai jamais attribué de valeur à la connaissance verbale ni étudié ce qu’on trouve dans les livres. Habitué longtemps à connaître la signification du sans-paroles, j’ai oublié le chemin du langage, la source des mots et des phrases. »
Le silence permet aussi une plus grande présence au monde :
Un maître et son disciple méditaient en silence dans la forêt.
Le disciple, impatient, demanda : « Maître, qu’est-ce que le silence ? »
Le maître ne répondit rien. Il tendit simplement la main vers la rivière qui coulait à leurs pieds.
Le disciple, perplexe, se tut. Il écouta le murmure de l’eau, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles dans le vent.
Quelques instants plus tard, le maître lui dit : « Vois-tu ? Le silence ne se trouve pas dans l’absence de bruit, mais dans l’écoute du monde. »
Prends-tu le temps d’écouter, comme le disciple, le chant du monde ?
« Assis seul dans la montagne,
j’écoute le vent parmi les pins.
Rien à dire, rien à faire :
La pluie vient, puis s’en va.
Les nuages passent,
Le cœur devient clair.
Dans le silence,
Tout est dit. »
Ryokan Taigu (1758-1831), moine zen, poète et calligraphe.
Marie Madeleine regarde partir Jésus, Frédéric Montenard, 1911-1913, chapelle de l’hôtellerie de la Sainte Baume
Une vallée ensoleillée plantée d’oliviers et entourée de montagnes. Sommes-nous en Palestine ou déjà en Provence ? Peu importe. Marie Madeleine se tient à la porte de sa maison, une maison joliment fleurie et regarde s’éloigner Jésus. Au cours des trois ans où elle l’accompagne en Palestine, elle a appris à se poser, à s’arrêter pour contempler une fleur, un insecte, un arbre ou toute autre merveille de la nature. À la Sainte Baume elle saura apprivoiser animaux et plantes et s’émerveillera sans cesse de la beauté de la création à laquelle elle se sent unie.
Comme elle, découvre ou redécouvre la vie mystérieuse de la nature et sens-toi respirer à l’unisson avec elle.
Le langage du sage : silence dans le taoïsme
« Celui qui sait, ne parle pas ; celui qui parle ne sait pas. »
Le silence est donc l’attitude du sage qui est en connexion avec l’ordre naturel de l’univers, le Tao.
Le silence favorise la circulation de l’énergie (qi) qui apporte à l’être humain vitalité, dépassement du mental, accès à la vacuité.
Le silence amène au non-agir (wuwei) qui n’est pas une forme de démission devant la vie mais de laisser les choses suivre leur cours naturel et s’y glisser harmonieusement sans chercher à intervenir. Cela demande de développer son intuition et d’écouter ce que la Vie veut de nous…
Pas facile mais quel soulagement, quelle paix intérieure quand on se sent en accord avec ce qui se passe. Ressens-tu cela quand tu prends une décision non guidée par ta raison mais par ton intuition ? La joie et la paix ressenties sont le signe que c’est juste. S’ajuster avec le flux de la vie…
C’est aussi un retour à l’origine, à l’état primordial avant la dualité. On se réconcilie ainsi avec sa propre nature et avec l’univers dans un sentiment d’unité.
La place de la nature est importante car elle permet de se relier à tous les éléments qui la constituent, eau, vent, montagnes, arbres, etc. et de sentir les souffles qui traversent l’univers et nous-mêmes. Dans certaines peintures chinoises l’homme est vraiment un élément de l’univers parmi d’autres, pas plus important que la pierre, l’arbre ou la rivière mais en union avec eux.
Sais-tu rester sans rien faire, juste pour te mettre à l’écoute de la nature et de ton cœur ?
« Le sage agit sans bruit.
Il enseigne sans paroles.
L’eau, sans parler, polit la pierre.
Le vent, sans dessein, fait plier les herbes.
Le ciel n’a pas de voix,
Et pourtant tout vit sous son souffle.
Qui connaît le Tao, n’en parle pas,
Qui parle du Tao ne le connaît plus.
Dans le silence,
tout devient clair.
Dans le repos,
le monde s’ordonne de lui-même.
Reste tranquille.
Ne cherche rien.
Le Tao agit dans ce que tu laisses être. »
Lao-Tseu (Tao Te King, VIe siècle av. J.-C.)
Jean Baptiste et Marie Madeleine, Angelo Puccinelli, vers 1370, musée du Petit Palais, Avignon
Les deux saints te montrent le chemin. Suis-les. Pas besoin de mots. Le Baptiste t’indique de son doigt dressé le ciel comme chemin de réalisation ; la Madeleine t’offre son pot doré de baume rempli de la bonne odeur de sainteté. Laisse-toi parfumer…
Le langage de la rencontre : silence dans le judaïsme
Le judaïsme est une religion du verbe, une religion de mots sacrés. Dieu crée l’univers avec des mots et la parole est donc créatrice. Quelle est alors la place du silence ?
Le silence peut être un silence négatif : le silence face à l’inexplicable, le silence qui laisse muet face à une catastrophe ou qui traduit l’acceptation de ce qui s’est produit. Ainsi, devant la mort de ses fils, Aaron garde le silence (Lv 10,3). Les amis de Job, après avoir tenté maintes consolations, finissent par se taire devant la détresse de leur ami qui a tout perdu, jusqu’à ses enfants et gît, dans un dénuement total, sur un tas de fumier.
On parle aussi du silence de Dieu pendant la Shoah…
Dans des moments de découragement, de lassitude, j’aime à lire des psaumes qui évoquent le silence de Dieu. J’y trouve une voix lointaine qui exprime ce que je ressens et me sens moins seule : « Jusqu’à quand, Seigneur, me délaisseras-tu ? »
Parmi les silences positifs, celui de l’écoute ; « Chema Israël », « Écoute Israël » sont les premiers mots d’une des prières essentielles du peuple hébreu. L’Éternel n’impose pas sa présence dans des manifestations grandioses ou tonitruantes mais se laisse deviner dans « le murmure d’un fin silence » (1 Rois, 19,12) que le prophète Élie écoute sur la montagne de l’Horeb. Le silence est le langage de la Présence divine.
Dans les périodes difficiles es-tu assez attentif à tout ce qui t’entoure ? Quelquefois on trouve une issue, une réponse dans des « signes » que seul le silence permet de percevoir.
Cultiver le silence peut aussi être une discipline spirituelle : certains pratiquent le « jeûne de la parole » pour éviter de prononcer des paroles inutiles, non venues du cœur et de parler de Dieu qui est ineffable avec des termes inappropriés. La « garde » du cœur et de la langue favorisent le respect du mystère de Dieu et l’écoute intérieure.
Le silence est surtout le lieu de la rencontre avec Dieu. La relation s’établit dans le silence. « Pour toi, le silence est louange » dit le psaume 65. Le mot « dumiyah » signifie « silence, calme, repos, attente tranquille. »
« Pour Dieu seul mon âme se tait, de lui vient mon salut.
Lui seul est mon rocher et mon salut, ma forteresse : je ne chancellerai pas.
Jusqu’à quand vous ruerez-vous sur un homme pour l’abattre comme un mur qui penche, une clôture qui tombe ?
Ils ne cherchent que le mensonge, ils bénissent de la bouche et maudissent du cœur.
Pour Dieu seul, mon âme, sois dans le silence, car de Lui vient mon espérance. »
Psaume 62
Le repas chez Simon, Pierre-Hubert Subleyras, 1737, Musée du Louvre, Paris
Regarde le contraste entre l’agitation qui règne autour de cette table et le calme de la scène qui se déroule à gauche : Marie Madeleine essuie avec ses cheveux le pied droit de Jésus qu’elle a inondé de ses larmes. Elle a le regard baissé, peut-être dans un geste d’humilité et tient avec délicatesse le pied de celui qui l’a sauvée en lui montrant une nouvelle orientation pour sa vie. Même sans savoir les paroles que le Christ va prononcer, regarde simplement le geste par lequel il semble la protéger ou la bénir et son regard bienveillant sur elle. Elle est pardonnée comme nous le sommes tous sous le regard de Celui qui est l’Amour personnifié.
Le langage de l’amour : silence dans le christianisme
On retrouve dans le christianisme les différentes valeurs du silence évoquées pour le judaïsme mais en plus, pour les chrétiens, il s’agit de faire silence pour écouter la parole de Dieu qui s’est fait homme.
La parole n’a de valeur que si elle vient du silence et est reçue dans le silence. Sinon elle n’est que bavardage. Accueillir la parole de Dieu, c’est se laisser interpeller par Lui dans le silence de notre cœur.
Un de ceux qui ont merveilleusement évoqué le silence est Maurice Zundel. Pour lui « le silence est une Présence, le silence est Quelqu’un. » Saint Jean de la Croix appelle Dieu « la musique silencieuse. » Saint Benoît parle de « la majesté du silence ». Chacun de nous, dit M. Zundel, est appelé à devenir un silence vivant. « Il ne s’agit pas de parler de Dieu, mais de devenir une vivante parole de Dieu… Le silence est la clé de voûte de la vie chrétienne… Il n’y a que la vie silencieuse qui laisse passer la vie de Dieu… Toute vie spirituelle attentive est une vie silencieuse. »
Jésus se retire plusieurs fois pour s’isoler dans le silence. Il inaugure son ministère par une retraite dans le désert. Jésus est le Verbe qui se tait et se révèle dans le silence du cœur. C’est alors, dans le cœur pacifié et épuré par le silence que peut se faire la rencontre. L’amour de Dieu est silence. « Plus l’homme devient silencieux, plus Dieu parle en lui. » dit Maître Eckhart.
« Écoute, le silence, il parle.
Écoute ce que dit le silence,
Il parle du Dieu qui est amour.
Il parle du Dieu qui s’approche sans bruit,
du Dieu qui se cache dans le battement du cœur.
Le monde se tait,
et tout ce qui respire devient prière.
Ce n’est pas l’absence de la voix,
C’est la parole la plus haute,
Celle qui naît quand on n’a plus besoin de mots. »
Le poème de la paix, Paul Claudel, 1919
Tu le vois, malgré leurs spécificités, bien des choses se répètent d’une tradition à l’autre, et c’est une joie : si un élément n’était valable que dans une tradition seulement, il n’aurait pas de portée universelle…
Pour toutes les traditions, le silence est une discipline intérieure, un outil de transformation, de purification qui peut amener à une expérience de rencontre avec le Divin, quelle que soit sa forme.
Sainte Marie Madeleine, Carlo Dolci, 1660-1670, Florence, Galleria Palatina, Palazzo Pitti
Marie Madeleine regarde amoureusement le Ciel dans une prière muette. Elle tient devant son cœur son pot d’onguent parfumé. Tout l’amour qui déborde de son cœur emplit le pot et elle peut t’offrir ce don d’amour inconditionnel. Laisse-toi ouvrir, laisse-toi toucher par cet onguent d’amour.
Marie Madeleine, une femme de silence
S’il est une femme qui a fait du silence son mode de vie, j’allais presque dire un art de vivre, c’est bien Marie Madeleine.
Dans les Évangiles canoniques, Marie Madeleine parle très peu : elle s’exprime surtout par ses gestes, ses attitudes, ses larmes, ses baisers. Les évangiles nous disent que le Christ l’a délivrée de sept démons, mais on ne sait pas si des paroles ont été échangées entre le Christ et Marie Madeleine. L’a-t-elle remercié pour sa délivrance ? N’a-t-elle rien dit ? Mystère.
Lors de deux onctions qu’elle offre à Jésus, elle ne dit pas un mot mais ses larmes, ses cheveux, ses baisers, son parfum, ses regards parlent : « Or Marie avait pris une livre d’un parfum très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie par l’odeur du parfum. » (Jn 12, 2-3)
Pas un mot lors de la halte de Jésus à Béthanie. Sa sœur Marthe se plaint auprès de Jésus que sa sœur ne l’aide pas. Jésus répond à Marthe : « Elle connaît maintenant l’unique nécessaire : Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas enlevée. » (Lc 10,41)
Marie Madeleine reste silencieusement agenouillée aux pieds de Jésus dont elle boit les paroles.
Une plainte lors de la mort de son frère : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » (Jn 11,32) Sans doute sa douleur est si grande qu’elle ne peut se retenir mais Jésus a l’air plus touché par ses larmes que par ses paroles si pleines à la fois de reproche et de confiance en lui et ses larmes se joignent à celles de Marie Madeleine.
Rien au pied de la croix : elle enlace de ses bras la croix et cherche peut-être à embrasser les pieds de Jésus. Elle accompagne sa passion par son silence et sa fidélité dans l’épreuve suprême.
Une question, lancinante, le matin de Pâques devant le tombeau vide : « On a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l’a mis. » (Jn 20,13) puis une demande presque identique à celui qu’elle n’a pas encore reconnu et prend pour un jardinier.
Un cri d’amour plein de respect et de tendresse quand elle le reconnaît : « Rabbouni. »
Une phrase aux disciples pour leur annoncer la bonne nouvelle de la Résurrection : « J’ai vu le Seigneur. Voilà ce qu’il m’a dit. » (Jn 20,18)
Marie Madeleine serait-elle une grande muette ? Curieux, ce peu de paroles pour une femme excessive, passionnée, débordante de parfums, de baisers, d’amour. Bien sûr, on peut dire que l’amour se passe de mots… ou alors y a-t-il eu une volonté masculine d’effacer les propos d’une femme trop proche du Christ pour laisser la première place aux hommes ? Aux hommes, la parole ; aux femmes (Marie la mère et Marie Madeleine), l’attention bienveillante, la tendresse, la présence.
Plus de trace de Marie Madeleine dans les écrits canoniques après la Résurrection. Elle s’efface, disparaît, ce qui semble incompatible avec la mission dont l’a chargée Jésus et qui a fait d’elle « l’apôtre des apôtres », première messagère de la Résurrection.
Elle retrouve la parole dans les évangiles apocryphes, en particulier l’Évangile de Philippe et l’Évangile de Marie. Les rôles semblent inversés : ce sont les disciples, les hommes, qui pleurent et Marie Madeleine qui leur adresse la parole pour les consoler et leur remonter le moral ou calmer la colère jalouse de Pierre à son égard : « Elle dit à Pierre : mon frère, Pierre, qu’as-tu dans la tête ? Crois-tu que c’est toute seule, dans mon imagination que j’ai inventé cette vision ou qu’à propos de notre Enseigneur, je dise des mensonges ? » (Évangile de Marie, p. 18, 1-6, trad. J.-Y. Leloup)
Après une vie agitée et sans doute pleine de bruit et de bavardages, Marie Madeleine a rencontré le Christ. Elle a eu besoin d’un long temps de silence pour se mettre à l’écoute de sa parole, pour que cette parole nourrisse son cœur et la transforme. C’est après un chemin de silence qu’elle peut enfin prendre la parole et transmettre le message du Christ.
Je l’imagine redonnant courage à ses compagnons pendant leur dangereuse traversée de la Méditerranée, je la vois évoquant le Christ devant les Marseillais rassemblés sur le port. Quelques années de parole, de transmission. Puis un grand besoin de silence la prend, se fait de plus en plus pressant. Elle quitte le monde pour s’isoler pendant une trentaine d’années dans la forêt de la Sainte Baume.
Là elle vit dans une silencieuse solitude. Son silence est nourri du souvenir des jours heureux où elle vivait quotidiennement avec son Rabbouni. Elle vit dans cette qualité de silence qui seule peut laisser naître la Présence. Le silence l’épure, la virginise de plus en plus. Elle ne fait pas seulement silence, elle devient silence, silence de tout son être, de son corps, de son mental et de son cœur.
Silence du corps : Ce corps, qu’elle a tant aimé, qu’elle a paré avec tant de féminité assumée, elle ne le dédaigne pas. Ni cilice, ni mortification de la chair, ni jeûne excessif. Simplement, elle donne à son corps une juste place, celui d’un véhicule qu’il faut nourrir pour le laisser en bonne santé et laisser la vie s’exprimer à travers lui. Son corps la remercie et lui conserve une beauté intacte dont les peintres et d’autres artistes témoigneront.
Silence du mental : ce mental sauvage, ce menteur turbulent, Marie Madeleine a su l’apprivoiser avec douceur et patience pour en faire une page blanche. On ne supprime pas le mental. Là aussi elle le met à sa juste place pour qu’il devienne un allié et non pas un tyran.
Quiétude, paix intérieure. L’imagines-tu au coucher du soleil, assise au sommet de la montagne, l’esprit libre, contemplant l’or du soir déclinant ? Son regard se porte vers le rivage qui l’a accueillie avec ses compagnons il y a si longtemps, presque dans une autre vie.
Son cœur est devenu si vaste, rempli d’une compassion et d’un amour infinis ! Elle est la servante du Seigneur, totalement ouverte et disponible à la volonté de son Bien-aimé. Elle est une fleur du silence.
