« Ne me touche pas », « noli me tangere », « mè mou aptou » (Jn 20,17), ces mots (en français, en latin ou en grec), le Christ les adresse à Marie Madeleine dans l’aube naissante de Pâques quand elle vient de reconnaître que c’est Lui qui est devant elle et non un simple jardinier.
Ces mots ont profondément marqué l’imaginaire chrétien et, au-delà, l’imaginaire occidental. Trop souvent, au cours des siècles, on les a traduits de façon caricaturale : « Ne me touche pas car tu es une femme ». Donc toutes les femmes sont impures, etc….
Je me souviens qu’il y a quelques années, en arrivant dans un monastère, je me suis trompée de porte et un moine furieux m’a ouvert la porte pour la refermer brutalement en me disant : « Vade retro satanas ». J’ai éclaté de rire mais d’un rire jaune qui portait en lui la condamnation de la gente féminine dans son ensemble…
Ce qui est en jeu ici, c’est donc le féminin et le toucher. Parlons d’abord du toucher. Le Christ a-t-il, par ses paroles, condamné le sens du toucher ?
Le toucher serait-il un sens potentiellement négatif ? Qu’est-ce alors qu’un vrai toucher, un toucher acceptable ? Comment est-ce que le Christ touchait quelqu’un ou quelque chose ? Quel était le toucher de Marie Madeleine ? C’est dans ce voyage à travers différents touchers que je t’emmène.
D’où vient ce mot ?
En latin, « toccare » signifie « heurter, frapper », par exemple toquer à une porte. Le tocsin donne l’alerte quand on frappe la cloche. Le verbe « tangere » signifie « toucher » et son participe passé « tactum » a donné en français le « tact ».
Tu vois déjà les deux extrêmes du toucher, du tocsin brutal d’une sonorité forte et inquiétante à la délicatesse évoquée par le tact. Plus que le tactile, le tact est une qualité qui permet intuitivement de ne pas heurter un interlocuteur. D’ailleurs, passant du toucher physique au toucher émotionnel, « tangere » peut signifier aussi « émouvoir, être touché ».
Toc toc : cette onomatopée traduit un bruit sec, répétitif produit par un choc. Pas forcément agréable. Quelqu’un qui est toc toc est marteau, sonné, timbré, bref un peu fou.
En grec « haptô », saisir, atteindre. D’où l’haptonomie qui permet par exemple, à travers le toucher, d’établir une communication émotionnelle entre la future mère et le bébé qu’elle porte.
En hébreu « naga », « toucher, atteindre » évoque le contact physique mais aussi le contact spirituel.
Le toucher est donc toujours un mouvement de relation et n’est jamais neutre. On peut blesser ou guérir, sanctifier ou rendre impur…
Noli me tangere, Titien, 1514, National Gallery, Londres
Dans l’aube naissante du dimanche, Marie Madeleine reconnaît enfin celui qu’elle a en face d’elle comme étant le Christ, son bien-aimé maître qu’elle avait pris d’abord pour un jardinier dans la confusion où l’avait mise la disparition du corps du Christ.
Comme elle avait l’habitude de le faire, elle se jette à ses genoux, et tend sa main droite vers lui pour le toucher.
Regarde le léger mouvement de recul du Christ marqué par le recul de sa jambe gauche et la courbe de son corps.
Que veut dit-il par ce mouvement de recul ? Pourquoi est-ce que le Christ prononce ces paroles qu’on a traduites par « ne me touche pas » ?
Il y a tant d’interprétations de ces paroles, tant d’interprétations négatives qui rejettent la femme, à la suite de Marie Madeleine, dans un rôle ingrat de tentatrice, presque de créature diabolique dont il faut se méfier ! Il y a heureusement aussi d’autres interprétations positives que nous verrons… Toutes les interprétations, quelles qu’elles soient, posent la question du toucher.
Je vous propose donc pendant quelques semaines de nous interroger sur les différentes manières de toucher à la fois le corps et le cœur. Suis-moi dans cette quête qui nous conduira à nouveau au « ne me touche pas », thème chéri de nombreux artistes.
Le mauvais toucher
« Tu me fais mal ! »
Il y a des mauvais touchers sur le plan physique : on peut serrer, tenir fermement, prendre de manière trop sévère et de la prise à l’emprise, il n’y a qu’un pas…
« J’aime te serrer contre moi. » Est-ce la manifestation d’un amour fusionnel ou la traduction physique de « tu es ma chose ; tu m’appartiens et je ne te lâcherai pas… » ?
« Ne me touche plus ! » Combien de querelles d’alcôves derrière ces mots, querelles dont on sort rarement indemne physiquement ou psychiquement ou les deux… Le corps n’est plus respecté et se pose la délicate question du consentement. On a alors l’impression d’avoir été profané et de ne plus pouvoir regarder son corps comme le temple de l’esprit, comme une enveloppe capable de pureté. On se sent sali, dégradé. Je sais trop, cinquante ans après, comment un viol subi jeune a marqué ma vie.
Tout simplement une simple poignée de mains peut être froide, agréable, trop caressante, emprisonnante. As-tu déjà ressenti l’envie de te laver les mains après une poignée de mains visqueuse, de fuir après une poignée de mains qui semblait vouloir te briser les os, te dire : « Je vais te dominer, ma petite ; tu ne m’échapperas pas. » Tout un éventail de touchers différents qui peuvent susciter le rejet, la peur, la manipulation mais heureusement aussi l’adhésion, la satisfaction, le sourire…
Des paroles violentes (ou que tu ressens comme telles) peuvent aussi toucher ton cœur et meurtrir ton âme. Un exemple que je trouve assez parlant sans doute, parce que j’en suis la victime : « Ma mère, toute sa vie, m’a répété plusieurs fois par an : “Quel dommage que tu ne sois pas morte à la place de ton frère !” et, quand je lui disais : “Mais est-ce que tu te rends compte de la violence de ce que tu me dis ?”, elle me répondait toujours : “Si on ne peut pas se parler librement en famille et se dire ce qu’on a sur le cœur, ce n’est pas la peine de se voir.” J’ai fini par ravaler mes larmes et ne plus rien répondre. Je pensais que j’étais “blindée” mais, en réalité, mon cœur était complètement déchiré. Je ne savais pas quoi faire de la violence de ces paroles et je ne sais pas encore si, à l’heure actuelle, j’en suis complètement remise….
Ce dont j’ai conscience, c’est que ma mère m’a donné l’occasion de découvrir la compassion que j’éprouvais pour sa douleur à elle et elle m’a permis aussi de découvrir la force du pardon car sinon je n’aurais pas pu continuer à la voir et à m’occuper d’elle. Et cela a duré pendant un peu plus de 70 ans…
Chacun a malheureusement dans sa vie des exemples de ce genre qui parfois le bloquent dans son évolution et donnent l’impression d’avoir un poids si lourd sur le cœur qu’on pense ne pas pouvoir s’en débarrasser. « Blessures du cœur, votre trace est amère ! Promptes à vous ouvrir, lentes à vous fermer. » écrit Alfred de Musset.
Plus proche de nous, Marie Darrieussecq écrit dans Notre vie dans les forêts : « Les mauvais souvenirs sont comme des greffons toxiques, difficiles à déraciner ; on peut au mieux les entourer d’une barrière pour ne plus venir les brouter. »
Mais tout être blessé n’est-il pas poussé à se métamorphoser pour échapper à une blessure toujours ouverte ?
Soyons optimistes !
La mort de Sardanapale, Eugène Delacroix, 1827, musée du Louvre
Folie destructrice du roi de Ninive qui, assailli par des ennemis, décide d’entraîner dans sa propre mort tout ce qui avait pu lui donner du plaisir, de ses chiens et ses chevaux jusqu’à ses nombreuses concubines et esclaves…
Éros et Thanatos dans une délirante débauche de rouge, d’or et de blanc, rouge des habits, des coiffes, des tissus qui coulent tels une mer de sang ; or des bijoux, des armes, de la monstrueuse tête d’éléphant sur le montant du lit du roi ; blanc des corps nus laiteux des femmes qu’on va tuer et du vêtement du roi.
Orgie ou massacre ? On ne sait au premier regard… Sardanapale, comme au spectacle, regarde d’un air indifférent, allongé sur son lit dans une position lascive, la tête posée sur sa main, grande tache blanche sur un lit de parade rouge.
Un esclave s’apprête à égorger une concubine qui le supplie du regard. À ses pieds, sa favorite est allongée, les bras en croix, prête au sacrifice.
Violence de cette scène qui allie la beauté — celle des corps des femmes offertes — et l’horreur du massacre ; violence des hommes à l’égard de femmes impuissantes ; violence hélas toujours présente à notre époque.
Le bon toucher
Heureusement, il y a aussi de bons touchers : le bout de nos doigts d’ailleurs est tout doux. Les extrémités de nos doigts sont un petit peu comme des antennes sensibles qui nous permettent de découvrir l’univers. Observe un bébé qui, avec le bout de ses doigts, tâte ce qu’il y a autour de lui.
Si on touche délicatement quelque chose, on l’approche évidemment d’une manière très retenue, avec bienveillance, et on peut découvrir des tas de choses insoupçonnées, par exemple les différentes textures d’un pétale de fleur. Ainsi, les pétales du cœur d’une rose peuvent être très doux et les pétales du cœur de la fleur moins satinés.
Une main posée gentiment sur l’épaule de quelqu’un peut soulager son cœur meurtri. D’ailleurs les mains sont liées au cœur et le français le souligne avec des expressions comme « avoir le cœur sur la main ». Quand on accueille quelqu’un qui est triste, on ouvre à la fois ses mains et son cœur. Les mains apaisent par leur toucher et le cœur apaise par le toucher de paroles ou d’un sourire compatissant.
La caresse, dans sa douceur, parle autant au corps qu’au cœur. Évidemment elle se remarque à peine et ne va pas changer le monde ! Elle n’exige rien, pas même une réponse, elle n’envahit rien, elle propose juste, elle ne s’impose pas. Elle est juste une invitation à plus de fraternité, à plus d’amour entre les êtres. Elle dit juste : « Je suis là ; tu n’es plus seul. »
Nathaniel Hawthorne écrit joliment : « Les caresses sont aussi nécessaires à la vie des sentiments que les feuilles le sont aux arbres. Sans elles, l’amour meurt par la racine. »
Comment caresser le cœur ? Par une parole de bienveillance, par une parole d’amour ou par une parole de compassion, et quelquefois une seule parole suffit pour illuminer la journée de quelqu’un, un simple bonjour à un moment où on a du vague à l’âme…
Un mot de rien du tout qui dit : « Je vois que tu es triste, que tu te sens seul et j’ai envie de réveiller la lumière et la joie qui sont au fond de toi. » Je ne te vois pas avec l’étiquette « être triste », donc pas drôle à fréquenter, mais comme un frère ou une sœur qui ne sait pas comment traverser la tristesse, sentiment passager, impermanent comme tous les sentiments. Je t’écoute si tu en as envie. Mon écoute ou mon silence est une caresse invisible.
Le prophète Élie et l’ange, icône russe, collection personnelle
Persécuté par la reine Jézabel, Élie s’enfuit au désert. Épuisé, profondément découragé, il entre dans une profonde dépression, prêt à abandonner sa mission prophétique et à se laisser mourir.
L’ange le touche délicatement, comme pour le ramener à lui-même, le bénir et lui redonner foi, confiance et courage. « Il lui dit : Lève-toi et mange ! » (1R 19,6)
L’ange est un bon psychologue : quand on a affaire à quelqu’un de déprimé, il vaut mieux l’inviter à partager un repas au lieu de lui tenir d’abord des discours… Élie obéit, boit et mange, puis se recouche ; l’ange ne renonce pas et recommence. Et là, Élie se lève et se met en route vers l’Horeb, la montagne de Dieu.
Au milieu de l’icône qui relate toute l’histoire du prophète, Élie est assis au seuil d’une caverne et vient d’être nourri par une autre présence angélique, un autre messager de Dieu, un corbeau.
Être frôlé par l’aile de l’ange pour se remettre debout car on se sent réconforté… et quelquefois ce n’est pas un ange qui nous touche mais un inconnu, un personnage que l’on jugeait mauvais, comme ce corbeau noir.
Un toucher bénéfique : le massage
Le toucher étant mal vu dans notre société occidentale, le massage ne fait pas partie de nos habitudes de vie. Heureusement cela change depuis quelques années !
Certains massages, comme le massage ayurvédique, permettent non seulement d’adoucir le corps physique mais vont beaucoup plus loin et concernent l’être tout entier, participant ainsi à son évolution. Je ne vais pas ici me lancer dans l’apologie du massage ayurvédique. Simplement le massage — j’en ai en tout cas fait l’expérience depuis des années — m’a aidée à libérer des émotions enfouies, des traumatismes accumulés dans le corps et dont je n’avais pas conscience.
Il m’a aussi aidée à mieux prendre conscience de mon corps et à mieux le considérer dans toute sa beauté et son efficacité. J’ai beaucoup aimé aussi la relation entre le masseur et la personne que j’étais, la massée, parce que j’avais le sentiment d’être accueillie sans jugement dans un espace sécurisant où tout ce qui me pesait pouvait être déposé, sans même que j’en aie d’ailleurs conscience.
J’aurais du mal à envisager une vie sans massages… D’ailleurs dans tous les pays d’Asie et dans beaucoup d’autres pays du monde, le massage fait partie de l’hygiène quotidienne, une hygiène non seulement physique, mais psychique, voire spirituelle.
La déesse Lakshmi massant les pieds du dieu Vishnu
Les dieux nous montrent l’exemple : toucher les pieds de quelqu’un, c’est se mettre humblement à son service, même quand on est la déesse de l’abondance, de la prospérité et de la beauté.
Vishnu est allongé calmement et se repose sur le serpent d’immortalité Ananta. En Inde on considère les pieds comme un point de contact entre l’humain, la terre et le divin. Par nos pieds qui touchent la terre nous unissons la terre et le ciel. Les pieds sont humbles et en même temps sacrés.
De l’ensemble se dégage une atmosphère d’intimité entre les deux époux divins, de sérénité, de paix.
Le toucher du Christ
Le Christ était souvent entouré d’une nombreuse foule. Beaucoup essayaient de le toucher pour bénéficier de son pouvoir de guérison.
Il se laisse toucher, entre autres, par une femme inconnue et par des enfants :
« Or une femme, souffrant d’hémorragie depuis 12 ans, s’approcha par derrière et toucha la frange de son vêtement. Elle se disait : “Si j’arrive seulement à toucher son vêtement, je serai sauvée.” Mais Jésus, se retournant, et la voyant, dit : Confiance, ma fille ! Ta foi t’a sauvée. » (Mt 9, 20-22)
Ce n’est pas du goût de ses disciples : se faire toucher par une femme, et en plus par une femme impure, puisqu’elle a des pertes de sang ! De même, ils le rabrouent quand il prend des enfants dans ses bras et les embrasse.
Toucher un être pour le guérir, le sauver, n’est-ce pas ce que le Christ fait à plusieurs reprises ?
Jésus touche plusieurs malades pour les guérir : un lépreux, deux aveugles, un paralytique. Il touche les yeux de Sidoine, l’aveugle-né : il mélange de la boue avec sa salive, pose ce mélange sur les yeux de l’aveugle pour le guérir. Ses guérisons sont physiques et spirituelles.
Il ose entrer dans la maison de Zachée, le chef des collecteurs d’impôts, et y loger. J’aime l’imaginer partager son repas avec ceux que la société de son époque considère comme impurs et oser toucher des mets préparés par des mains peut-être impures. Quelle liberté ! Jésus disait de lui-même qu’il était « doux et humble de cœur ». Comment pouvoir imaginer la qualité de son toucher ?
Parmi les proches de Jésus qui entraient en relation avec lui en le touchant, Marie Madeleine. Comment touchait-elle Jésus ? Ce sera le voyage du mois prochain.
La guérison de l’aveugle, Le Greco, vers 1570, Metropolitan Museum of Art
La foule est intense aux abords du Temple, mais à la demande du Christ, des disciples repoussent la foule pour laisser un espace libre à Jésus. On peut d’ailleurs voir la variété des réactions des passants ou des disciples à ce qui se passe : certains simplement curieux, se posant des questions, et certains peut-être touchés, prêts à suivre le Christ.
Celui-ci est en train de guérir Sidoine, l’aveugle-né. Le regard de Jésus est si doux, et on imagine aussi la délicatesse de son toucher quand il pose ses doigts sur les yeux de l’aveugle, y déposant un mélange de boue et de sa salive pour le guérir dans un geste de bénédiction.
On devine, même si Sidoine a encore les yeux clos, la confiance qu’il a dans Jésus, et qui se traduit par sa main abandonnée dans celle du Christ. Il est agenouillé dans un équilibre précaire, totalement donné au Christ, image de ce qui sera sa vie future.
Sidoine est à l’image de tous ceux qui, à un moment de leur vie, laissent leur indifférence, leurs doutes pour mettre leur confiance dans le Christ et s’abandonner à son amour. On imagine Sidoine se mettant ensuite debout grâce à la main bienfaisante de Jésus.
Douceur et beauté des couleurs des amples drapés qui enveloppent le Christ en opposition à la tenue simple de Sidoine. L’architecture majestueuse du Temple et la perspective confèrent à la scène un caractère solennel et te poussent à te demander : « Suis-je encore aveugle ou guéri ? »

